jeu

18

fév

2010

Quitter ses vieilles douleurs

(...)

Au vrai, tout en se montrant tendre, Néoptolème enjoint Philoctèle à la vaillance et le rappelle à sa grandeur première - une grandeur qu'il a désertée, une noblesse qui l'a trahie en lui préférant les lamentations et les imprécautions.

 

Au lieu de lui dérober son arc, comme le voulait Ulysse, le jeune homme le remet en possession de ses armes infaillibles. Il redonne à l'homme infirme les armes qu'autrefois Héraclés lui confia. C'est une façon de le restaurer dans sa dignité première, de le redresser. Une façon symbolique de lui dire : même si ton corps est en proie à la fièvre et à la maladie, même si tu te sens rejeté et offensé, il y a quelque chose en toi qui est indestructible, que personne ne peut dérober, ni souiller, ni trahir. Et cette part immortelle veut que tu quittes ton séjour de misères et que tu ailles dans la grande bataille. (...)

 

Il s'agit de passer de l'état de "consentant" à sa mal, à l'état de sujet conscient et responsable, à l'état de vivant. Il s'agit de s'éveiller, de quitter le cocon ou sa prison de souffrances.

 

L'homme nouveau, l'homme éveillé, n'est pas celui à qui arrive des choses extraordinaires, mais celui qui a ressenti avec acuité, fulgurance, et de façon irréversible, l'obligation de se libérer. La voie proposée par Sophocle, et par tout récit initiatique, consiste à tirer l'homme de son état de pathologique (pathosà , triste, pour en faire un homme de passion (passio). Et on ne peut vivre passionnément sans être passé par la blessure et sans l'avoir dépassé.

(...)

La leçon que donne à entendre le dramaturge est que l'on ne peut obtenr les armes infaillibles en refusant la faille, l'homme blessé ; que la vitoire est une blessure surmontée ou glorifiée et que c'est une illusion, propre aux mortels, non aux héros, de vouloir savourer le bonheur de la vie sans en connaître l'amertume et la précarité.

 

Ce grand guerrier brisé nous touche et nous enseigne. Qu'a t'il donc acquis ? Que convient il d'entendre par ce chemin de dénuement et d'endurance ?

 

La voix de philoctèle murmure à l'intérieur de nous : je suis riche de mes rencontres, de mes amitiés, de mes rêves et de mes victoires ; mais je suis riche aussi de toutes mes douleurs, de mes chutes n de mes pertes sans nombre. Je suis vivant grâce à tout ce que j'ai reçu et gagné, je suis vivant aussi d'avoir été trahi et dépouillé et d'avoir persisté. La perte grandit davantage que le triomphe, elle a l'âpre vertu de libérer l'homme mieux que toute acquisition. Difficile leçon. Mais la sagesse est à ce prix.

 

d'aprés Jacqueline Kelen. 2005

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